Balade sensorielle.
Poussez cette grille rouillée encadrée par une cascade de lierre et aventurez-vous dans cet étroit sentier. Là, déjà, les sons atténués de la ville proche vous atteindront autrement mais surtout c’est le vert qui dominera votre vision…
Arbres, buissons, plantes grimpantes, tapis végétal, une sorte de jungle incongrue et familière accompagnera chacun de vos pas…
Puis, comme d’anciens temples enfouis ou ruines d’une civilisation disparue, des façades de bâtiments oubliés jalonneront cet espace mi-urbain, mi sauvage…Le silence est de rigueur car certains résidents ont élus domicile dans cet hors-monde, dans cet îlot de verdure, alors si ils vous acceptent, à votre tour, passants, de vous faire humbles et discrets…

Si votre audace vous pousse à entrer dans quelque édifice, vous pourrez peut être vous rendre compte que certaines structures ont plus de deux cent ans, d’autres plus récentes possèdent néanmoins cette poésie inquiétante des lieux abandonnés dans lesquels il est possible de se sentir intrus…
La lumière d’une fin d’après-midi se glissera au travers des feuillages et conférera à votre escapade mystérieuse une aura surréaliste tandis qu’il est possible que vous entendiez le son cristallin de l’eau qui sourd à travers d’anciennes pierres qui étayent la falaise.
Certes, plus bas, les sons du port et de sa circulation vous rappelleront à une plus moderne réalité mais vos oreilles sauront capter les signes d’une vie animale discrète et vos yeux auront fort à faire pour explorer les moindres recoins de cet espace fait de terrasses, de cul de sac et de ruines…La falaise de Poullic al Lor, le petit lavoir des lépreux, vous ouvre ses portes…
Du “où” et du “quoi”.
Si vous prenez un plan de Brest, vous pouvez observer une sorte de long triangle étiré situé entre la rue Poullic al Lor au nord, la petite ruelle de Portstrein-Lapierre du côté ouest, qui descend par un escalier tortueux jusqu’à la Carène, et la rue de l’Amiral Troude qui ferme ce polygone au sud. Cet espace à flanc de falaise est en général vu d’en bas comme une sorte de “bois” duquel surgissent quelques pans de murs gris, quelques bâtiments dont on ignore s’ils sont encore habités ou s’il existe encore un accès pour les y rejoindre, ce qui est assez vrai, du reste.
Dans cette pente se nichent pourtant les témoins d’une époque révolue, un patrimoine historique lié à l’essor de Brest et de son port autant qu’un îlot de nature au sein d’un environnement artificialisé.

L’interêt historique réside en grande partie en l’existence de fours à chaux, bâtis dans le flanc de la falaise au 19ième siècle. Le four s’ insérait d’ailleurs dans un réseau économique qui comprenait la baie de Douarnenez comme la rade de Brest et où étaient installées, depuis le 18e siècle, de nombreuses unités de production de chaux ou de briques.
La matière était soit des pierres calcaires de petites carrières disséminées dans la région, soit du calcaire coquillier ou du sable dunaire. Pour débarquer cette matière première, un port existait plus bas, car ne l’oublions pas mais le rivage était alors à cette époque beaucoup plus proche et cette proximité avec le four avait donc un lien évident. Des indices architecturaux et d’anciennes cartes prouvent que certaines bâtisses situées sur ce site sont parfois même antérieures à l’installation du four à chaux.

Quant à l’interêt naturaliste et environnemental, il n’est pas qu’une question de sensibilité écologique et romantique. Certes on peut se réjouir de la présence d’un tel espace livré à lui-même (ou presque) juste pour l’idée plaisante que la nature se niche au coeur de notre ville et s’y maintient discrètement, servant d’îlot à des espèces animales et végétales, comme un symbole de résistance à un monde moderne et toujours plus dévoreur d’espaces. Mais d’autres arguments viennent s’ajouter à l’interêt d’un tel espace “naturel”.
Il est depuis bien longtemps reconnu que la présence d’arbres est un filtre concernant les poussières industrielles et contribue à la qualité de l’air en général. Je ne parle pas du cliché lié à l’oxygène dont on nous rebat souvent les oreilles, je parle simplement de la barrière physique que la végétation prodigue et qui piège véritablement poussières et fumées domestiques et industrielles.

De plus, par la présence de vieux murs, de terrasses, de zones humides et de terrains végétalisés, une mosaïque de micro-milieux naturels rend ce lieu Brestois intéressant écologiquement en terme de biodiversité classique dans nos régions.
Du côté des espèces végétales, typiques de ces milieux qui conservent l’empreinte des activités humaines, on peut trouver des frênes, des érables sycomores et des buis d’assez bonne taille puisqu’aucun sécateur n’est là pour les tailler. Quelques bouquets de fougères Scolopendre et de fougère mâle occupent les espaces sombres et humides, lieux d’ailleurs fréquentés par la Salamandre. Les chauves-souris et les passereaux se partagent l’espace aérien de cette zone refuge.

Des enjeux.
Il était donc évident qu’un tel espace que certains considèrent inutile, puisqu’il constitue une sorte de tâche verte sur leurs plans plutôt gris, devienne la proie de leur appétit de transformer la ville par la seule motivation du profit et du “progrès”, valeur derrière laquelle il est si facile de se retrancher pour se donner une image honorable. La mutation économique et urbaine du port , entamée depuis quelques années, doit-elle donc faire table rase du passé sans considérer d’autres préoccupations que le logement et les immeubles de bureaux ?
Encore une fois, un conflit d’usage apparait et ce qui met à mal les défenseurs du site est justement qu’on pourrait leur rétorquer “Très bien, vous voulez conserver ce site, mais pour quel usage ?” Les arguments patrimoniaux et naturalistes exposés dans le précédent paragraphe sont en effet légers dans la balance des promoteurs.
Les acteurs associatifs et une poignée de riverains se mobilisent pour cette cause qu’on entend parfois qualifiée de perdue d’avance. On inventorie la faune et la flore en faisant appel aux compétences de l’association SEPNB Bretagne Vivante, les uns recueillent de l’information concernant les manoeuvres du promoteur, d’autres entament des démarches et alertent l’opinion publique en rencontrant les élus (dont j’aimerais connaître la position, si quelqu’un trouve quelque chose à ce sujet). Selon certaines sources, le permis de construire a été pointé dans sa défaillance de sécurité – l’Art. R111.2 met à mal la décision de la mairie – Seule réponse : fournir une étude commandée et faite par une société payée par le promoteur : “société Parini” bien connue pour de la “complaisance” -
Quoiqu’il en soit, l’imminence de la destruction du site est bien réelle et malgré les efforts des défenseurs du site, il semble bien que la cause soit perdue. Considérons alors cet article comme le témoignage d’un lieu qui fut et qu’une poignée d’entre nous a tenté de préserver…

Pour en savoir plus, d’autres blogs mentionnent ce site, soit pour évoquer son passé, soit pour le défendre ou encore pour parler du développement du port.
http://brestvieethistoire.blogs.letelegramme.com/ dans lequel vous pourrez découvrir la chronologie de la lutte pour sauver ce petit coin de Brest, http://www.errances.info/index.php?2007/05/21/470-la-falaise-poullic-al-lor-renferme-des-vestiges dans lequel sont précisés les noms de quelques uns des acteurs locaux, http://www.portde.info/index.php?post/2007/05/19/24-si-le-port-m-etait-conte-ou-brievete-historique pour en savoir un peu plus au niveau historique.
